Cela faisait cinq ans que l’on attendait le successeur de lateralus. Le packaging de l’album est tout simplement sublime. Fait en carton et contenant deux lentilles, nous avons le droit à un livre dont les scènes prennent de la profondeur grâce auxdites lentilles. Certain passage sont tout simplement impression, et l’album ne mérite que d’être acheter (et pas télécharger) rien que pour ça. Cet objet atteste du goût prononcé du groupe pour l’art.
Un disque de Tool, ça ne s’écoute pas. Un disque de Tool, ça se découvre, ça s’apprivoise… doucement. Chaque passage dans votre platine vous fera ressentir des émotions différentes, entendre des arrangements ou des sonorités que vous n’aviez pas perçues précédemment. Et celui-là ne déroge pas à la règle, bien au contraire.
Essayer de décortiquer chaque morceau pour en faire ressortir une quelconque influence relève de l’impossible tant leur musique fait figure d’ovni sur la scène métal actuelle. Tout semble avoir été travaillé, peaufiné, trituré dans ses moindres détails comme à son habitude.
Après de nombreuses écoutes intensives un seul mot vient à l’esprit : ENORME !
Le mixage des guitares a sensiblement évolué par rapport à “Lateralus”. Les basses de Justin Chancelor, elles, jouent sur les effets. Elles flottent et pincent la percussion au dessus d’un tourbillonnement rythmique sans doute moins démonstratif, plus épuré qu’il y a cinq ans mais dont le tranchant reste au rendez-vous . Naviguant dans la grande tradition de Tool entre ces fréquences aiguës et ce claquement typiques, ces mêmes basses forment une ornementation en même temps qu’un fondement rythmique. Polyvalentes, leurs arabesques dessinent les labyrinthes dans lesquels les guitares s’engouffrent. Pour saturer l’atmosphère, et noircir le tableau.
Plus tribal que Lateralus, moins aérien et parfois même quasi haineux, chaque piste est un appel à un voyage de sensation, chaque minute de cet album est un siècle d’histoire dans un monde fantastique.
La musique du groupe retrouve le côté agressif et sans concession des débuts tout en conservant le côté atmosphérique de l’opus précédent. Les compositions sont vraiment maîtrisées d’un bout à l’autre. Le son de l’album est d’ailleurs lui aussi énorme tout en étant très propre reflet de l’exigence des musiciens envers leur œuvre. Les moindres détails sont travaillés et retravaillés pour donner le meilleur résultat possible.
Vicarious avec son riff si envoutant nous entraîne d’emblée dans l’univers si particulier du groupe. Surpuissant, tout en saturations et rythmiques hors jeu, le quatuor américain survole l’espace. Mais comme à chaque fois on croit savoir où va le groupe et on se prend de plein fouet un riff massif dont ils ont le secret et ensuite la voix habitée de Mr Keenan… un break surpuissant plus loin on ne peut qu’être admiratif par la maîtrise, la justesse et la finesse de la composition. Vicarious pointe du doigt les médias diffusant des scènes de violences réelles (fait divers, meurtres…) comme il annoncerait autre chose et les téléspectateurs qui sont friands de ce type d’information et qui développent peu à peu une addiction à ces d’images surtout quand ils peuvent s’en abreuver en étant loin et en sécurité.
A peine remis de nos émotions l’explosif Jambi déboule et dévaste tout sur son passage avec un énorme riff et une rythmique écrasante mais maîtrisée avec brio et cette voix… Comme le bon vin, Tool se bonifie avec l’âge, les nuances se font plus précises et plus subtiles.
Le groupe ayant plus d’un tour dans son sac il emmène l’auditeur sur des fausses pistes et après deux morceaux puissants et directs laisse tranquillement couler la douce et sombre mélodie de Wings For Marie (Part 1) et 10,000 Days (Wings Part 2). Ces deux segments s’incorporant pour ne former qu’un. Bouleversant “Wings For Marie (Pt 1)” qui nous baigne d’atmosphères post-rock. On est ainsi plongé dans une ambiance des plus mystérieuse. Pareil pour “10,000 days (Wings Pt 2)” qui utilise beaucoup d’effets ténébreux et où le chant s’insinue entouré d’un trio guitare, basse, batterie hypnotisant. plus progressive: pendant onze minutes la pression et la tension montent sur fond d’orage…. A cet égard, le diptyque “Wings For Marie (Pt 1)” / “10,000 Days (Wings Pt 2)” formule l’un des essais les plus émouvants et obsédants du collectif. Il inscrit la démarche de Tool dans le funéraire, inexorablement. Dans le testament, en prise avec la réalité d’un Maynard James Keenan délivré de la souffrance de sa mère, libérée de la vie après dix mille jours de souffrance, dix mille journées de paralysie qu’elle vécut sans doute dans la plus grande difficulté, dans le repli et la contemplation de sa propre impuissance.
La voix de Maynard James Keenan n’a jamais été aussi planante, preuve en est l’intro a capella de “The Pot”. Ce morceau possède une énergie démentielle chargé au plus haut point de heavy metal et débordant d’intensité ravageuse.
Lipan Conjuring est un rite de conjuration de l’esprit de la Terre interprété par un véritable Indien d’Amérique.
Lost keys (Blame hofmann) : des guitares lancinantes qui semble pleurer et deux docteur qui discute entre eux. Deuxième interlude et petit chef d’œuvre.
Rosetta stoned pur moment de bravoure onze minutes percussives et tranchantes dégageant une hargne et un groove irrésistible.
Intension est un essai méditatif, doux tribalisme aux tons lancinants et au préalable de l’électro-hypnose pour progresser vers la délivrance.
Rigth in Two morceau de Presque neuf minutes. Où la guitare et la voix forme une même mélodie. Et toujours cette ambiance tribale au niveau de la batterie qui revient des fois a quelque chose de plus classique mais calme. Bref un grand moment.
Viginti tres est un morceau très électro et très sombres. Idéal pour fermer un tel album.
Comme évoqué pour 2 titres, les lyrics sont eux aussi très travaillés et assez énigmatiques (ce qui est habituel chez JM Keenan) et évidemment sombres. Son chant est vraiment extraordinaire et par moment méconnaissable.
Décomposé en onze titres, Tool navigue entre démonstration physique et affres psychédéliques, décalage ambiant et tissage de trames obsessionnelles au fil de l’entremêlement voix/basses.
La plus grosse baffe vient certainement du duo Danny Carey /Justin Chancellor (batterie / basse) assurant une rythmique implacable et métronomique. L’incursion de plus en plus présente de percussion amène Tool dans des contrées tribales et l’aidera à exacerber son agressivité. Les coups de baguettes sont diaboliquement précis et les basses vrombissent et claquent à vous en décoller les tympans. On a rarement vu une telle osmose entre deux musiciens de ce type.
Les ambiances créées transcendent les compositions déjà exceptionnelles, chaque membre semble uni pour créer une ode inoubliable.
Tool semble former une véritable unité sur cet album ; l’alchimie parfaite ; la fusion de chaque note pour un résultat divin.
Mais bien plus que les autres groupes Tool amène ici avec ce 10,000 days le billet pour un voyage spirituel dont seul l’auditeur connaît la destination ; bien plus qu’une icône Tool est un guide ou, l’outil pour accéder à nos rêves.
Un espace hors normes qui, à un moment, défigure les préconceptions et redonne un avenir à la musique rock. Tool nous propose ici 11 titres pour pas moins de 1h15 de grande musique. 11 titres sous forme d’hommage.
Un album dense, riche, puissant, énigmatique… la liste serait longue pour tous les qualificatifs qu’on peut lui attribuer. Je me contenterais de résumé de la sorte : un grand album pour un grand groupe.
De quoi remettre en question, subitement, puis en l’espace de quelques minutes, d’un disque, la conscience qu’on peut se faire du pouvoir de la musique, de l’endroit où elle peut nous mener.
Cependant “10,000 Days” est un disque du calvaire. “10,000 Days” est le disque de Judith Marie Keenan. Derrière les volutes bleutées et froides qui saturent l’atmosphère, on voit son âme. Furtive. Marie vit, elle est dans ce disque et elle ne nous quittera jamais.